Nul
ne saurait nier que la révolution informatique a bouleversé,
entre autres, le paysage des arts graphiques.
Si l’informatique trouve aujourd’hui sa place dans
les ateliers de gravure, elle demeure cependant étrangère
à l’exercice d’un art qui mêle à
une connaissance parfaite des techniques l’intelligence
de la main. Tout l’art de la gravure est là, loin
des caprices de la machine, et, le plus bel exemple qui se présente
à nous est celui du timbre poste gravé en taille
douce qui ne cesse de faire le bonheur des collectionneurs et
des philatélistes. Certes, depuis que l’offset existe,
la tentation a toujours été grande de produire des
timbres à moindre coût et l’informatique a
trouvé là un terrain plus que fertile. Mais c’est
une illusion.
Il faut avoir clairement à l’esprit que de la défense
du timbre gravé en taille douce dépend tout l’avenir
d’un art et d’une profession. Défense d’un
art européen, parce que la technique de la gravure en taille
douce est attestée depuis le XVème siècle
et qu’elle a trouvé de prestigieux représentants
qui lui ont donné ses lettres de noblesse, tels Mantegna,
Albrecht Dürer, Robert Nanteuil, Louis-Pierre Henriquel-Dupont,
etc. Les œuvres de ces grands artistes figurent dans tous
les musées et illustrent de nombreux ouvrages. Tout art,
quel qu’il soit, est sous-tendu par une ou des techniques.
Celles-ci ont la particularité, grâce à l’intelligence
des hommes, de s’adapter aux exigences et aux modes du temps
présent. Les pendules d’hier ne sont jamais celles
d’aujourd’hui, sauf qu’une même mémoire
les relie selon un fil invisible.
Quand, vers le milieu du XIXeme siècle, le timbre poste
a fait son apparition, les graveurs ont trouvé là
un débouché naturel au même titre qu’une
source d’inspiration. Si naturel d’ailleurs, que ce
sont les graveurs qui ont donné au timbre poste ses lettres
de noblesse. Car, un timbre poste gravé en taille douce
est d’abord, ne l’oublions jamais, une œuvre
d’art. C’est aussi la plus petite et la plus économique.
Mais c’est aussi celle qui véhicule les plus glorieux
symboles. A travers le timbre, on peut aussi lire l’image
qu’une nation se donne d’elle-même et surtout
ce qu’elle veut représenter. Le timbre poste révèle
donc une symbolique lourde. Outre le panthéon des gloires
nationales, il commémore tous les grands événements
qui surviennent dans la vie d’une nation. En marge de cette
symbolique, il y a aussi et surtout des artistes et une technique
difficile et exigeante qui nécessite des années
d’apprentissage. L’expérience est faite, ici
aussi, de sueur et de sang.
Chacun d’entre nous a-t-il réellement conscience
quand il colle son timbre sur une enveloppe qu’il expédie
un petit chef d’œuvre reproduit selon des techniques
originales ? Les collectionneurs ne s’y trompent pas qui
recherchent uniquement les timbres gravés. Il faut aussi
avoir présent à l’esprit que le timbre gravé
des différents pays européens est le dernier refuge
officiel de l’art figuratif. Ce qui est loin d’être
négligeable à l’heure même où
le marché de l’art semble s’être lui
aussi mondialisé et, pour tout dire, banalisé!
Longtemps, la France a formé de nombreux graveurs dans
toutes les disciplines. Mais, aujourd’hui, il devient urgent
de se battre pour la survie de ce métier et le maintien
de la tradition du timbre gravé en taille douce. Grâce
à l’informatique et au procédé offset,
n’importe quelle image peut être reproduite. La valeur
ajoutée d‘un tel travail est quasiment nulle. Par
ailleurs, on pourrait s’imaginer qu’un timbre conçu
selon cette technique est nettement moins onéreux. Il n’en
est rien, un timbre gravé n’est que de 10 % plus
cher. L’argument ne tient donc pas. En revanche, le gain
artistique est considérable. Œuvrer, disions-nous,
à la survie de la maîtrise du dessin d’observation
,du graphisme et du métier de graveur en taille douce.
Aujourd’hui les formations ressemblent plus à des
initiations. Elles sont expédiées en deux ans comme
c’est le cas dans la plupart des écoles d’Art.
Il serait souhaitable que les jeunes puissent être dirigés
vers les ateliers où des graveurs confirmés pourraient
parfaire leur formation selon un modèle économique
qui reste à définir. Car, à travers la gravure,
c’est tout un patrimoine culturel qui est non seulement
à préserver mais encore à enrichir.
Et, s’il est un domaine où la machine, si belle soit-elle,
n’est pas opérante, c’est bien celui-là.
La technique et la main qui guident la geste artistique sont uniques
et irremplaçables.
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